Suicide de Saül et naissance de Jésus

Suicide

 

Pourquoi parler de suicide aujourd'hui ?

Pourquoi proposer un épisode aussi sombre en ce dimanche de rentrée ? Pourquoi ne pas choisir une figure plus claire que celle de ce roi neurasthénique en cé début d'année scolaire ? N'allons-nous pas compromettre la beauté de cette rentrée en evoquant la défaite des israélites et le suicide lamentable de Saül à Guilboa ?

 

Pour ne pas s'éloigner du réalisme biblique !

En réalité, ce que nous montre tout l'Ancien Testament ce n'est pas l'histoire d'un peuple brave et docile cheminant doucement de Noé jusqu'à la naissance de Jésus. Il ne s'agit pas d'une belle et tranquille évolution spirituelle que viendrait couronner le rayonnement du Messie et le don du Saint-Esprit. C'est autre chose qu'une belle histoire qu'on raconte aux petits enfants. Dans une vision saisissante, Esaïe évoque le peuple qui marche dans les ténèbres. Voilà notre exacte situation. Il est temps que nous en venions au realisme des Ecritures au lieu d'en rester à des images naïves et à une simple morale.

 

Pour réaliser que la bonne nouvelle s'adresse à ceux qui reconnaissent leurs ténèbres !

Car c'est le peuple dans les ténèbres qui a vu une grande lumière. Réjouissons-nous avec le peuple ! La clarté de Noël et de Pâques est pour le peuple qui avance douloureusement dans la nuit, pour ceux qui marchent sans espoir dans la vallée de l'ombre de la mort. Jésus n'est pas venu pour les bien portants mais pour les malades. Ainsi l'Evangile est bien pour nous, tels que nous sommes effectivement et non pour ceux qui sont en bons termes avec Dieu, en règle avec leurs consciences et qui ne tremblent plus devant la mort.

 

La vie étrange de Saül et ses péchés « microscopiques »

Notre récit nous relate l'effondrement du roi Saül. C'est une des figures les plus difficiles à déchiffrer de la Bible. Tout se passe mystérieusement dans sa vie. Il cherche les ânesses perdues et le voilà qui devient roi par surprise. Sur l'ordre de Dieu il est oint par Samuel alors que ce dernier est un adversaire déclaré de la monarchie. Et puis c'est le même Samuel qui annonce la malédiction de Dieu contre le roi Saül. A propos de quoi ? Au sujet de péchés qui nous paraissent peu graves qu'on a même qualifiés de « microscopiques ». En effet Saül offre d'abord un sacrifice à la place de Samuel qui arrive en retard. Ensuite il épargne le roi Agag et la meilleure partie de ses troupeaux. Que sont ces péchés comparés à ceux de David qui fait tuer un de ses dévoués capitaine dont il convoite la femme, ou comparés à Salomon qui épouse des princesses idolatres qui l'entraînent loin de Dieu ? Or David et Salomon seront absous. Saül, lui, demeure sous la malédiction bien qu'il ait essayé de revenir à l'Eternel. Quoiqu'il fasse, Saül tombe toujours davantage. Il persécute David, massacre les prêtres … Notre récit le montre au terme de sa déchéance.

 

Et enfin le suicide … Que devons-nous en penser ? Les suicidés sont-ils perdus ?!

A la vue des ennemis Saül, qui n'est pourtant pas un lâche, est rempli d'épouvante. Il se tourne vers Dieu mais Dieu ne répond pas. Désespéré, Saül retournera à ce qu'il a interdit. Il ira consulter une nécromancienne pour entendre l'esprit de Samuel lui redire que l'Eternel s'était retiré de lui et qu'il était devenu son ennemi !! Tout ce qui suit se déroule sous le signe de cette implacable hostilité de Dieu. La défaite des hébreux et finalement le suicide de Saül. Puis les Philistins mutilent son corps et le place sur les murailles de Beth San.

 

Le suicide quand plus rien ne va, quand le monde s'écroule ...

Cette fin lamentable de Saül nous remplit d'effroi. Nous préférons souvent ne pas nous attarder auprès de passages aussi lugubres. Un monde trouble, infernal et menaçant s'ouvre devant nous. Or ce monde effrayant est tout près de nous ! Il y a des heures de notre vie où nous ressentons sa redoutable proximité. Et puis nous fuyons souvent dans nos sécurités illusoires et nous n'y pensons plus. L'histoire de l'humanité peut se dérouler « normalement » pendant des années et soudain un abîme de folie, d'angoisse, de cruauté s'ouvre et engloutit les peuples ? Ne sommes-nous pas dans une telle époque ?

 

Le suicide si près de nous parfois … et si divers … Les suicides !

Le suicide de Saül nous émeut particulièrement. Je me demande si beaucoup d'entre nous n'ont pas été frolés et même tenaillés par la hantise de mettre fin à leurs jours ! Qui sait si dans notre famille ou parmi nos amis intimes nous n'avons pas connu la chose ? Nous savons en tout cas que nous vivons à une époque où les suicides sont légions, comme en 1945 … Mais à toutes les époques des suicides se sont perpétrés pour les motifs les plus divers : maladie, lassitude de vivre, existence intenable, échec dans les affaires, déceptions d'amour, mélancolie romantique … Lorsqu'on parle de ce genre de mort (ou de meurtre) il faut en outre rappeler qu'à côté des actes violents et subits, il y a les suicides lents. On peut aussi attenter à ses jours en refusant tout soin, toute nourriture ou en prenant des produits toxiques ou en ayant des comportements à risque.

 

Qu'en dit la Bible ?

Quelle attitude à adopter ? Beaucoup condamnent tout suicide comme contraire à la volonté de Dieu. Pendant longtemps l'Eglise catholique a même refusé la sépulture chrétienne aux suicidés. Or s'il n'est pas difficile de prouver que le suicide est crime (et donc une atteinte au quatrième commandement de Dieu), condamnerons-nous les dépressifs et tous les malades qui se sont donnés la mort mais qui n'avaient plus toute leur lucidité ? Condamnerons-nous les prisonniers poussés à bout dans des cellules misérables ou les maquisards qui se sont ouverts les veines pour ne pas révéler, sous la torture, les noms et les refuges de leurs frères d'armes ?

 

Une des expressions les plus flagrantes du péché

Que devons-nous en penser ? Lorsque nous ouvrons notre Bible, nous voyons qu'elle n'en parle pas beaucoup. Les deux suicides qui sont évoqués (Saül et Judas) sont connus et impressionnants. Mais que remarquons-nous ? Ces suicides ont été accomplis « à l'ombre de Satan ». Il est parlé d'un mauvais esprit que Dieu envoie à Saül et de Satan qui entre dans le cœur de Judas. Dieu répouvre clairement le fait de se donner la mort. C'est Lui qui régit nos vies. Se faire justice c'est se mettre à la place de Dieu et c'est gravir le dernier échelon de l'orgueil. C'est faire l'oeuvre du diable (que ronge la perpétuelle ambition de supplanter Dieu). Le suicide est donc une des expressions les plus flagrantes du péché. Il montre le néant dans lequel tombe l'homme coupable. Et il est clair que cette route nous est barrée par l'amour de Dieu. Il ne veut pas que nous prenions sa place pour notre perdition. Il veut nous donner les moyens de résister à cette tentation suprême. Il ne permettra pas que nous soyons tentés au dela de nos forces (1 Co 10,13).

 

Mais cet aboutissement terrible n'est pas le péché principal de l'homme !

En scrutant les textes nous constatons que ni chez Saül ni chez Judas le suicide ne constitue leur principal péché. Il est plutôt représenté comme la conséquence d'une transgression antérieure. « Ainsi mourut Saül à cause de la faute qu'il avait commise contre l'Eternel et aussi parce qu'il avait interrogé et consulté ceux qui évoquent les morts » (1 Ch 10,13). Et lorsque Pierre mentionne le crime de Judas, il lui reproche sa trahison sans même évoquer son suicide. Le péché central est de ne pas observer la parole de Dieu (et de ne pas se repentir). Ce n'est pas le suicide. Ce que Saül et Judas ont fait vient du péché dans lequel nous trempons tous. Ce n'est pas que le dernier mètre de notre route qui compte mais c'est toute la route. Ce n'est pas juste le dernier barreau de l'échelle (le suicide) qui nous est interdit mais c'est toute l'échelle de l'orgueil qui mène à la mort. Il ne suffit donc pas de combattre le suicide mais il faut plutôt, comme le font les auteurs bibliques, s'attaquer à la racine du mal. S'y attaquer et constater que nous sommes tous atteints, même ceux que la pensée du suicide n'a jamais atteint ni même effleurés. Qui de nous observe fidèlement la Parole de Dieu ? Qui de nous n'a jamais trahi le Seigneur pour de l'argent ?

 

Juger ces suicidés c'est se mettre nous aussi à la place de Dieu ! Or le sang de beaucoup de suicidés est sur d'autres mains que les leurs !

D'ailleurs il ne nous appartient pas de formuler un jugement sur leur compte. Les juger c'est se mettre à la place de Dieu. En effet, dire que tous les suicidés sont perdus, c'est faire comme ceux qui se suicident et se mettre à la place de Dieu ! Lui seul voit jusqu'au fond des cœurs et connaît les vrais mobiles de tous les actes, ceux qui semblent mauvais comme ceux qui semblent bons ! Au jugement dernier il y aura d'ailleurs sûrement de suprenants réglements de compte et le sang de beaucoup de suicidés apparaîtra sur d'autres mains que les leurs !

 

Saül a eu des funérailles « normales »

Notre texte nous montre en tout cas que personne ne s'est arrogé le droit de juger le roi Saül pour sa fin lamentable. Les habitants de Jabès, se souvenant de ce que Saül avait fait pour leur ville, sont allés détachés son corps de la muraille où il était placé, au péril de leurs vies ! David, qui n'a cessé de respecter le roi choisi par Dieu, compose une plainte funèbres et exhorte les filles d'Israël à pleurer sur Saül (2 Sa 1,23-24). Il est frappant de voir qu'on ne lui refuse pas la sépulture.

 

Dieu fait le chemin inverse. Alors que nous essayons d'escalader les remparts de la cité divine, il abaisse le pont levis et meurt à notre place !

Cette compassion, celle des habitants de Jabès et celle de David, n'est-elle pas celle de Dieu vis à vis de nous ?! C'est parce que Dieu nous aime qu'il nous barre la route et qu'il prend des initiatives incroyables. Puisque notre péché consiste à vouloir être comme Dieu et à disposer nous mêmes de notre vie et de notre mort, ill faut que Dieu descende et prenne la place de l'homme rebelle et malheureux. Dieu envoie son fils pour faire le chemin inverse de celui d'Adam et de toute l'humanité. Tandis que les hommes essayent d'escalader les remparts de la cité de Dieu, il abaisse le pont levis et descend, désarmé, parmi les hommes. Le suicide est le dernier mot du desespoir humain. La naissance de Jésus est le premier mot d'espoir éternel que Dieu prononce dans notre langage. Et nous tous qui formons ce peuple qui marche dans les ténèbres puis qui plonge dans les abîmes de la mort, nous nous trouvons en présence d'une formidable clarté. En donnant Jésus, Dieu a rompu la malédiction. Il est venu en personne pardonner nos péchés et sauver nos vies mortelles. Dieu est désormais avec nous et il fait toutes choses nouvelles. Maintenant que la clarté de Dieu nous éclaire, nous ne pouvons plus retourner dans la nuit !